
EXPOSITION - SYSTEMATIQUE
DU PIRE
Julien Levy
Nous évoluons dans une société médiocre, malade
et injuste, c’est un fait. La vraie nouvauté est ailleurs, à
présent insidieusement fournie en package avec le reste du monde :
la nouveauté, disais-je, c’est que la faculté de juger
est partie. On ne sait trop où. Il n’y plus que des alibis. Des
faux-semblants de culture, d’intégrité, d’intelligence,
de beauté. Et tout le monde s’en contente. C’est donc toute
une partie du tryptique kantien (raison pure / raison pratique / faculté
de juger), et donc de l’intellect, qui s’est évanouie au
passage : on peut penser tant qu’on veut, au final on ne pense qu’à
propos de ce qui est là : or rien n’en vaut la peine. Puisque
tout est présenté dans un même lieu médian, dans
un « trop de réalité » qu’a si bien décrit
Annie Le Brun (qui d’ailleurs inspire une grande partie de cette exposition).
Plus d’échappatoires, plus d’onirisme, plus de critique
(puisque celle-ci est immédiatement vendue au pouvoir), plus de trauma.
Plus rien.
Aujourd’hui la seule chose valable au milieu du charabia du monde ce
sont les deux extrémités. Seules elles peuvent ébranler
l’apathie générale.
Une joie stupéfiante, ou une entreprise de désillusion violente.
La folie optimiste de Leibniz, ou les soliloques désespérés
de Cioran.
Je suivrai ce second chemin. En créant plusieurs installations qui
se commentent elles-mêmes et s’affichent comme des constats sans
appel, et n’oublient pas au passage d’être parfaitement
esthétisées.
L’idée est ici de créer une exposition radicalement critique,
radicalement belle, radicalement désespérée.
Aujourd’hui on consomme une littérature, un divertissement, une
musique, un art, et une émotion dans la même fange et la même
indifférence. On les appréhende à la va-vite et on les
utilise en références sans grande passion, avant même
de les avoir ressentis. Le Pire, dans ma Systématique du Pire, c’est
ça : le nivellement de tout, absolument tout, juste en-dessous de la
médiocrité. Suffisamment bas pour être déceptif
en tout temps, mais pas assez bas pour atteindre une dépravation qui
serait émotionnellement active. Un mouvement artistique comme ceux
qu’a connu l’humanité il y a cent ans est strictement impossible
aujourd’hui. Les sensibilités ne sont pas activées, elles
restent ensommeillées de la naissance à la mort. Les imaginations
sont éteintes. Les cerveaux sont en berne. Les corps sont des obstacles.
Bref : il y a des choses qu’on aimerait ne pas avoir à écrire,
à dire, à hurler. Mais aucune voix ne s’élève.
J’ai travaillé dans la musique, l’art contemporain, le
design, le cinéma, le clip vidéo, la photographie, l’industrie
et le monde universitaire. Partout, rien. Rien de consistant. Toute pensée
forte devrait être féroce, et ici rien n’est impitoyable,
rien n’est nouveau, rien n’est différent. Ou plutôt,
une œuvre de-ci de-là peut l’être parfois mais l’homme
ne la voit plus.
La vraie uniformité c’est ça. Ce n’est pas que tout
se ressemble, c’est que tout est ressenti de la même façon.
*La Systématique du Pire, en tant que théorie, pourrait se résumer
ainsi : l’extinction étendue et cautionnée de la sensibilité,
de la finesse d’esprit et de la lucidité, dûe à
l’écrasante majorité d’instants, de relations et
d’arts médiocres. Cette a-sensibilité et cet esprit lourd
(déjà pointés du doigt par Nietzsche il y a…cent
cinquante ans) n’ont pas pour cause directe ce qui est offert à
l’homme, mais l’incapacité de celui-ci à ressentir
ce qui lui est offert. La fautive n’est pas la vie qui, si elle n’a
pas de sens, peut avoir du goût, mais l’humanité, qui se
contente d’une ataraxie lasse.
La Systématique du Pire, en tant qu’exposition, pourrait se résumer
ainsi : une série d’installations mettant au même niveau
des représentations de degrés différents de façon
abrupte, tout en les commentant avec soin dans un sens critique et pessimiste,
et les présentant dans un rendu très esthétisé.
Pour résumer, la Systématique du Pire est une exposition visant
à « rendre lucide par la dissonance, l’émotion et
la critique radicale ».Il y a même une forte chance pour que le
spectateur ressorte de l’exposition un peu plus heureux qu’en
y entrant. Puisque l’idée, vue d’un peu plus loin, et d’endommager
par l’art un certain état de fait afin de laisser envisager quelque
chose de plus vif.
Les premières pièces
pensées pour l’exposition Systématique du Pire sont :
. The Shape of Art to Come
. A Heartfelt Lack of Feelings
. Chaos is Me
. New Books
